En bref
La croix de Lorraine est une croix à double traverse horizontale, reconnaissable entre toutes. Symbole du duché de Lorraine depuis la victoire emblématique de René II de Lorraine à la bataille de Nancy en 1477, elle est devenue au XXe siècle l'emblème de la France Libre et de la Résistance, choisie par le général de Gaulle en juillet 1940 pour s'opposer à la croix gammée nazie. Aujourd'hui croix de liberté, insigne militaire de résistance et symbole d'union nationale, elle reste l'un des marqueurs les plus forts de l'identité française et du patrimoine historique lorrain.
Qu'est-ce que la croix de Lorraine ?
La croix de Lorraine se distingue de la croix latine ordinaire par une caractéristique visuelle immédiatement reconnaissable : elle possède deux traverses horizontales au lieu d'une seule. La traverse supérieure, plus courte, est placée en haut du montant vertical. La traverse inférieure, plus longue, est positionnée en dessous. C'est cette croix à double traverse qui lui vaut également le nom de croix patriarcale dans la tradition héraldique et religieuse.
Cette forme particulière est directement héritée de la représentation de la Vraie Croix du Christ telle qu'elle était vénérée dans l'Orient chrétien : surmontée d'un écriteau portant l'inscription "INRI" (le Titulus Crucis), la croix du Christ était naturellement représentée avec deux barres horizontales. C'est cette symbolique chrétienne profonde qui traverse toute l'histoire de cet emblème, de son origine comme insigne religieux au Moyen Âge jusqu'à son rôle de symbole patriote au XXe siècle.
La croix de Lorraine a aussi marqué la croix dans l'art à travers les siècles : vitraux de cathédrales, enluminures médiévales, peintures commémoratives, sculptures funéraires, insignes émaillés. Chaque époque lui a donné une forme visuelle propre, tout en conservant l'essentiel : la double traverse et ce qu'elle représente.
Les origines : du reliquaire de la Vraie Croix à l'Anjou
Pour comprendre pourquoi la croix de Lorraine est une croix à double traverse, il faut remonter aux croisades et au pillage de Constantinople.
En 1204, lors de la quatrième croisade, les croisés s'emparent de Byzance. Un grand seigneur angevin, Jean II d'Alluyes, rapporte alors en Anjou un fragment de la Vraie Croix du Christ, dont la forme à double traverse est caractéristique des reliquaires byzantins. Ce relicaire de la Vraie Croix, objet de vénération intense, finit entre les mains de Louis Ier d'Anjou, frère du roi de France Charles V, qui l'incorpore dans ses armoiries : l'historique de la croix d'Anjou commence ici.
L'historique de la croix d'Anjou se déroule ainsi sur plus d'un siècle avant d'arriver en Lorraine. Louis Ier d'Anjou adopte la double traverse comme insigne religieux de sa maison. Ses successeurs la perpétuent. René Ier, dit le Bon Roi René, la transmet à ses descendants. C'est par ce chemin dynastique que la symbolique chrétienne de la double traverse arrive dans le duché de Lorraine.
Il existe un second chemin, moins connu. Les Anjou étaient issus côté maternel des rois Arpad de Hongrie, dont la croix à double traverse était déjà l'emblème, sans doute importée de Byzance. René Ier était d'ailleurs roi théorique de Hongrie. La double traverse était donc dans l'héritage familial à double titre : par le relicaire de la Vraie Croix et par les armes hongroises.
À l'époque de la guerre de Cent Ans, qui ravage la France du milieu du XIVe au milieu du XVe siècle, la croix à double traverse circule déjà dans les armoiries de nombreux seigneurs européens ayant des liens avec l'Orient chrétien. Elle porte en elle à la fois une symbolique chrétienne de la Passion et une promesse de protection de la région pour ceux qui la portent. C'est dans ce contexte de foi et de combats que René II de Lorraine en hérite.
La bataille de Nancy et René II de Lorraine : naissance d'un emblème
C'est un matin de janvier 1477 que la croix de Lorraine devient véritablement ce qu'elle est : un symbole de résistance, de protection de la région et de victoire emblématique.
La bataille de Nancy oppose les troupes de René II de Lorraine à Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne. Nancy est assiégée, son peuple affamé. René II donne l'assaut le 5 janvier 1477, son armée terrasse les Bourguignons, assurant ainsi à la Lorraine son indépendance.
Pour démarquer ses soldats lors de cette bataille historique, René II fait coudre la croix rouge à double traverse sur leur vêtement, tandis que la troupe de Charles le Téméraire arbore la croix de Saint-André. La croix à double traverse s'oppose alors symboliquement à la croix simple : deux visions, deux camps, deux destins.
La victoire est totale. Charles le Téméraire est tué au combat. Le corps du Téméraire, retrouvé cinq jours plus tard, est traité par son rival avec les égards dus à un prince chrétien. En mémoire des braves tombés des deux côtés, René II fait ériger une croix à l'endroit même où fut retrouvé le corps de son adversaire. Au lendemain de cette victoire emblématique, la croix à double traverse est adoptée comme emblème officiel de la maison ducale.
René II de Lorraine ancre ainsi définitivement ce symbolisme patriote dans l'histoire de la région. Dès lors, partout en France, la croix à double traverse est associée aux Lorrains, à la résistance et à la liberté. Ce n'est plus seulement un insigne religieux : c'est un symbole d'union nationale avant l'heure, celui d'un peuple qui a refusé la soumission.
La croix de Lorraine et la Résistance française
Avant de devenir l'emblème de De Gaulle, la croix de Lorraine avait déjà connu plusieurs vies symboliques au XXe siècle.
Au début du siècle, elle est choisie pour représenter la lutte contre la tuberculose. Suite au premier Congrès International contre la Tuberculose en 1902 à Paris, la croix de Lorraine est adoptée comme symbole de ce combat par l'Union internationale contre la tuberculose (UICT) en 1920, puis reçoit une consécration officielle lors de la sixième conférence internationale à Rome en 1928. Ce n'est pas un hasard : l'association entre cette croix de liberté et l'idée d'un combat difficile mais juste était déjà bien installée dans l'imaginaire collectif.
Pendant la Première Guerre mondiale, elle marque l'emplacement des abris contre les tirs d'obus sur le front de l'Est. La Lorraine, région frontière meurtrie, porte cette croix comme un symbole d'appartenance régionale et de protection de la région face à l'occupant.
Il faut aussi mentionner un épisode moins connu : à la fin du XVIe siècle, lors des guerres de Religion, la Ligue catholique s'appuie sur des symboles religieux forts pour rallier les populations françaises hostiles au protestantisme. La croix de Lorraine, en tant qu'insigne religieux et emblème d'une grande maison ducale catholique, circule dans cet espace symbolique. Ce passé de Ligue catholique rappelle que la croix a aussi été, avant d'être un symbole républicain, un signe de foi et d'identité confessionnelle.
C'est dans ce contexte historique chargé que, en juin-juillet 1940, la croix de Lorraine s'impose comme évidence pour les Français libres.
De Gaulle et l'emblème de la France Libre
Le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance depuis Londres son Appel à la résistance. En quelques jours, il faut trouver un signe qui distingue les Français libres des forces de Vichy, et qui oppose symboliquement la France résistante à l'Allemagne nazie.
La France libre adopta la croix de Lorraine pour emblème sur la proposition du vice-amiral Émile Muselier faite à de Gaulle, le 1er juillet 1940, en présence du capitaine de corvette Thierry d'Argenlieu, "en opposition à la croix gammée". Le choix est fort de sens. La croix gammée est le symbole du régime nazi. Lui opposer cette croix de liberté française, héritée d'une victoire emblématique contre un envahisseur, c'est inscrire la résistance dans une longue tradition de combat pour la liberté.
Le 2 juillet 1940, la croix de Lorraine devient par décret le signe officiel des Forces navales françaises libres. Les bâtiments de guerre reçoivent l'ordre de porter "à la proue un pavillon carré bleu orné en son centre de la croix de Lorraine en rouge". L'emblème est adopté par tous les Français libres et figure sur de nombreux insignes militaires de résistance, notamment sur la croix de l'ordre de la Libération créé à Brazzaville le 16 novembre 1940, sur la médaille de la Résistance, et sur la médaille commémorative des services volontaires dans la France libre.
En métropole occupée, la croix de Lorraine devient le signe de ralliement secret des résistants. En mémoire des braves qui l'avaient portée depuis René II de Lorraine, elle est tracée sur les murs, gravée en cachette, portée discrètement comme un insigne militaire de résistance. Chacun sait ce qu'elle signifie : je refuse l'occupation, je résiste. Elle est devenu un vrai symbole d'union nationale dans les heures les plus sombres de l'histoire française.
Après la Libération, la croix de Lorraine reste attachée au général de Gaulle. Un spécimen monumental de cette croix domine d'ailleurs la région de Colombey-les-Deux-Églises, terre d'adoption de la famille de Gaulle. La grande croix de Colombey, inaugurée en 1972, mesure 44 mètres de hauteur. Elle est visible à des kilomètres à la ronde et constitue l'un des monuments gaulliens les plus emblématiques de France.
Croix de Lorraine, croix d'Anjou, croix patriarcale : quelles différences ?
La confusion entre ces trois noms est fréquente. Voici comment les distinguer clairement.
La croix patriarcale est le terme générique, d'origine ecclésiastique, qui désigne toute croix à double traverse. Elle tire son nom du fait qu'elle était portée par les patriarches dans la tradition de l'Église d'Orient. C'est la forme mère, née de la symbolique chrétienne de la Vraie Croix.
La croix d'Anjou est la version angevine de cette croix patriarcale, héritée du relicaire de la Vraie Croix rapporté de Byzance et adopté par Louis Ier d'Anjou. L'historique de la croix d'Anjou se construit sur plus d'un siècle, de la fin du XIIIe siècle jusqu'à son arrivée en Lorraine via René II de Lorraine. Elle servit à invoquer la protection de la région et de ses armées.
La croix de Lorraine est le nom que prend la croix d'Anjou après la bataille historique de Nancy en 1477, lorsqu'elle devient officiellement l'emblème du duché. C'est donc le même symbole, dont le nom change pour refléter son ancrage territorial et son nouveau rôle de symbole patriote. Puis, en 1940, elle devient croix de liberté et insigne militaire de résistance sous l'impulsion du général de Gaulle.
En résumé : même forme, trois noms, trois étapes. La croix patriarcale est la forme originelle. La croix d'Anjou est sa version médiévale angevine. La croix de Lorraine est son incarnation française, patriotique et résistante depuis 1477.
La croix de Lorraine aujourd'hui
Après cinq siècles d'histoire, la croix de Lorraine est partout dans le paysage culturel et patrimonial français.
Dans la mémoire nationale, elle figure sur les monuments aux morts, les sites commémoratifs de la Seconde Guerre mondiale, les insignes militaires de résistance et les lieux de mémoire gaulliens. Elle est le symbole d'union nationale que De Gaulle avait voulu, celui qui unit les Français au-delà des divisions politiques face à l'ennemi commun.
Dans la croix dans l'art, elle a inspiré des générations d'artistes, de sculpteurs, de vitraillistes et d'affichistes. Des vitraux de la cathédrale Saint-Étienne de Metz aux affiches de la Résistance, en passant par les monuments commémoratifs et les créations contemporaines, la croix dans l'art français porte souvent la double traverse comme signe de symbolisme patriote.
Dans le patrimoine lorrain, elle est l'emblème régional par excellence. On la retrouve dans l'architecture, les armoiries des communes, les maillots du FC Metz. Elle est le signe d'une appartenance régionale fière, en mémoire des braves qui ont défendu la Lorraine depuis René II de Lorraine jusqu'aux résistants de 1940.
Comme bijou et objet du quotidien, la croix comme bijou connaît aujourd'hui un vrai regain d'intérêt. Portée en pendentif, gravée sur une chevalière, brodée sur un vêtement, elle permet à chacun d'afficher son attachement à l'histoire de France et à ses valeurs de résistance et de liberté. La croix comme bijou est à la fois un objet esthétique et un acte d'identité.
Dans la santé publique, l'Association américaine du poumon utilise encore aujourd'hui une version modifiée de cette croix comme emblème, témoignage durable de sa dimension internationale.
Elle a aussi fait l'objet de tentatives de récupération par des mouvements d'extrême droite. Ces détournements ne sauraient effacer ni sa signification authentique ni son histoire : née comme insigne religieux et symbole d'union nationale, adoptée comme emblème de la liberté contre le nazisme, la croix de Lorraine incarne avant tout la résistance au sens le plus noble du terme.
Questions fréquentes
Pourquoi la croix de Lorraine a-t-elle deux traverses ?
La double traverse est héritée de la représentation de la Vraie Croix du Christ dans la tradition byzantine. Le relicaire de la Vraie Croix, rapporté de Constantinople par les croisés au XIIIe siècle, avait naturellement cette forme. Cette symbolique chrétienne a été diffusée en Occident via l'Anjou puis transmise aux ducs de Lorraine.
Qui a choisi la croix de Lorraine comme symbole de la Résistance ?
C'est le vice-amiral Émile Muselier qui en fit la proposition au général de Gaulle le 1er juillet 1940 à Londres. De Gaulle l'adopta officiellement le lendemain par décret, faisant de cet ancien insigne religieux lorrain un insigne militaire de résistance universel.
Quel lien entre la croix de Lorraine et la guerre de Cent Ans ?
Durant la guerre de Cent Ans, la croix à double traverse circulait déjà dans les armoiries de nombreux seigneurs européens liés à l'Orient chrétien. Elle était portée comme signe de protection de la région et de foi. C'est dans ce contexte que René II de Lorraine en hérita, avant de l'imposer définitivement comme symbole lorrain en 1477.
Où peut-on voir la plus grande croix de Lorraine de France ?
À Colombey-les-Deux-Églises, en Haute-Marne, où une croix monumentale de 44 mètres domine le paysage en mémoire des braves et à la gloire du général de Gaulle. Inaugurée en 1972, elle est l'un des monuments gaulliens les plus visités de France.
Peut-on porter la croix de Lorraine comme bijou ?
Absolument. La croix comme bijou est une tradition ancienne. Portée en pendentif, chevalière ou broche, elle est à la fois un hommage au patrimoine historique lorrain, un symbole patriote et un objet d'orfèvrerie souvent travaillé avec soin.
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Sources
Bataille de Nancy (1477), sources primaires · Musée Lorrain de Nancy · Fondation Charles de Gaulle, "De Gaulle et la croix de Lorraine pendant la guerre" · Persée, "Histoire de la croix de Lorraine", Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 1950 · Wikipedia fr, article "Croix de Lorraine" (consulté mai 2025) · UICT, sixième conférence internationale de la tuberculose, Rome, 1928 · Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome I : L'Appel, Plon, 1954